I
Imhotep était assis, comme tassé sur lui-même. Il avait vieilli. C’était maintenant un vieillard brisé, sur le visage duquel demeurait une expression de stupeur. Henet lui apportait quelque nourriture et le pressait de la prendre.
— Il faut, Imhotep, que tu conserves tes forces !
— A quoi bon ?… Et, d’ailleurs, être fort, qu’est-ce que c’est ? Ipy était fort… Il était jeune, il était beau… Et, maintenant, il est dans un bain de saumure… Ipy, mon fils bien-aimé, le dernier de mes fils !
— Ce n’est pas exact, Imhotep. Il te reste Yahmose, ton bon Yahmose.
— Pour combien de temps ? Il est condamné, lui aussi, comme nous le sommes tous en cette maison. Pourquoi le destin s’acharne-t-il ainsi sur nous ? Pouvais-je deviner que le fait, pour moi, de prendre une concubine entraînerait de si horribles conséquences ? C’est une chose acceptée, conforme aux lois des hommes et des dieux. Cette femme, je l’ai traitée avec honneur et respect. Alors, pourquoi suis-je ainsi frappé ? Serait-ce Ashayet qui cherche à se venger ? Refuserait-elle de me pardonner ? Il est de fait qu’elle semble vouloir ignorer ma supplique. Mes malheurs continuent…
— Il ne faut pas dire ça, Imhotep ! Il n’y a pas si longtemps que le vase a été déposé dans la chambre des offrandes et nous savons que la Justice ne se hâte jamais. Il en va ainsi dans ce monde et dans l’autre. La Justice est la Justice, elle ne se presse pas, mais elle finit toujours par se manifester !
Imhotep secoua la tête d’un air de doute, Henet poursuivit :
— D’autre part, Imhotep, tu ne dois pas oublier qu’Ipy n’était pas le fils d’Ashayet, mais celui d’Ankh. Pourquoi, dès lors, Ashayet eût-elle spécialement veillé sur lui ? Avec Yahmose, le cas est différent. Yahmose recouvrera la santé, parce qu’Ashayet fera ce qu’il faut pour cela !
— Tes paroles me réconfortent, Henet, et il y a sans doute du vrai dans ce que tu dis. Yahmose reprend des forces à mesure que passent les jours et il est, je te l’accorde, un fils loyal et respectueux. Mais où est mon Ipy, qui était si fort et si beau ?
Imhotep se remit à gémir. Henet, pour ne pas être en reste, pleura un peu.
— Ah ! s’écria Imhotep, si seulement je n’avais jamais vu cette maudite fille !
— Tu dis vrai, mon maître ! Une fille de Seth, s’il y en a jamais eu une ! Connaissant la magie et tous les maléfices, c’est bien certain !
Esa, qui arrivait, annoncée par le martèlement régulier de sa canne sur les dalles, ricana avec mépris.
— Vous êtes donc totalement dépourvus de bon sens, tous les deux ? Et n’as-tu donc, Imhotep, rien de mieux à faire qu’à maudire une malheureuse fille que tu es allé chercher et qui, exaspérée par l’imbécile conduite des imbéciles épouses de tes imbéciles de fils, s’est souvenue qu’elle était femme et s’est défendue avec la malice et la ruse qui sont les armes de son sexe ?
— Défendue ? Que me racontes-tu là, Esa, et que viens-tu parler de Malice et de ruse ? Sur mes trois fils, deux sont morts et le troisième est mourant. Et c’est toi, ma mère, qui…
Esa ne le laissa pas poursuivre.
— Il me semble, Imhotep, puisqu’on ne veut pas ici reconnaître les faits pour ce qu’ils sont, qu’il est grand temps de dire un certain nombre de choses. Chasse de ton esprit ces croyances superstitieuses qui te font penser que c’est une morte qui te persécute. C’est une main vivante qui a maintenu sous l’eau la tête d’Ipy jusqu’à ce qu’il mourût, et une main vivante qui a jeté le poison dans le vin que devaient boire tes fils. Tu as un ennemi, Imhotep, j’en suis d’accord, mais cet ennemi est dans la maison. Et, ce qui le prouve, c’est que, depuis que tu as décidé, sur le conseil de Hori ; que ce serait Renisenb elle-même qui préparerait les repas de Yahmose ou qu’elle surveillerait directement l’esclave chargé de faire sa cuisine, Yahmose va mieux de jour en jour. Cesse d’être stupide, Imhotep. Et ne passe plus ton temps à te lamenter, encouragé par Henet à pleurer sur toi-même…
Brusquement mise en cause, Henet protesta.
— Oh ! Esa, comme tu me juges mal !
— Je répète : encouragé par Henet, soit parce qu’elle est idiote, soit pour quelque autre raison…
— Que Râ te pardonne, Esa, les méchancetés que tu dis à une malheureuse vieille femme !
Esa haussa les épaules et, d’un geste autoritaire, frappa le sol de sa canne.
— Ressaisis-toi, Imhotep, et réfléchis ! Ta chère femme Ashayet, que j’aimais beaucoup et qui n’était pas une imbécile, soit dit en passant, peut user pour toi de son influence dans l’autre monde, Mais tu ne peux pas t’attendre à ce qu’elle réfléchisse pour toi dans celui-ci. Il faut agir, Imhotep, car, si nous ne le faisons pas, il y aura encore des morts !
— Mais, Esa, tu parles d’un ennemi qui se trouverait dans cette maison même ! Le crois-tu vraiment ?
— Évidemment, je le crois !… Parce que c’est la seule chose qu’on puisse se dire si on a un peu de bon sens !
— Alors, nous serions tous en danger ?
— Nous le sommes. Seulement, nous ne sommes pas menacés par des esprits, mais par des doigts bien vivants qui laissent tomber du poison dans la nourriture, par cette silhouette très vivante qui s’est glissée derrière ton fils, alors qu’il revenait du village, et qui lui a maintenu la tête sous l’eau.
— Quelque chose, dit pensivement Imhotep, qui a dû demander de la force.
— A première vue, oui, répliqua Esa, mais je n’en suis pas tellement sûre. Ipy était allé au village, il avait bu beaucoup de bière et devait être très énervé. Il est très possible qu’il soit revenu pas très solide sur ses jambes et que, rencontrant la personne qui devait le tuer et jugeant qu’il n’avait rien à redouter d’elle, il se soit agenouillé au bord de la piscine pour se rafraîchir le visage. À ce moment-là, il ne fallait plus beaucoup de force.
— Où veux-tu en venir, Esa ? Insinuerais-tu que c’est une femme qui a commis ce crime ? Mais c’est impossible ! D’ailleurs, il ne se peut pas que mon ennemi soit dans cette maison. Nous le saurions. En tout cas, moi, je le saurais !
Le mal qui est caché dans le cœur, Imhotep, ne se voit pas sur le visage.
— Il faudrait donc croire qu’un domestique ou un esclave…
— Certainement pas.
— Alors, un de nous ?… Ou bien Hori ou Kameni !… Mais Hori est la conscience et la loyauté mêmes et il fait presque partie de la famille ! Quant à Kameni, il n’est pas d’ici, je le veux bien, mais il est de notre sang et il m’a donné des preuves de son dévouement. Mieux, il est venu me trouver ce matin pour me demander si je consentirais à son mariage avec Renisenb !
— Ah ! oui ? fit Esa, vivement intéressée. Et qu’as-tu répondu ?
— Que pouvais-je répondre ? Est-ce le moment de parler mariage ? C’est ce que je lui ai dit.
— Comment a-t-il réagi ?
— Il m’a déclaré qu’à son avis c’était au contraire tout à fait le moment, Renisenb lui paraissant menacée aussi longtemps qu’elle resterait en cette maison.
— Cela, répliqua Esa, je me le demande ! J’ai cru qu’elle était en danger, c’était également l’opinion de Hori, mais maintenant…
Imhotep poursuivit :
— J’estime qu’il ne peut être question dans le même temps de mariage et de funérailles. Ce ne serait pas convenable. Tout le Nome en parlerait…
Esa haussa les épaules.
— Qu’importe ce que les gens peuvent penser ! Si tu crois qu’ils ne se disent pas déjà que les embaumeurs ne sortent pas de chez nous ! Ipy et Montu doivent être ravis. Jamais leurs affaires n’ont si bien marché !
— Ils en ont profité pour majorer leurs prix de dix pour cent !
Imhotep, arraché pour un instant à ses tristes pensées, ajouta avec indignation :
— C’est honteux ! Ils prétendent que la main-d’œuvre est plus chère !
Esa sourit.
— Ils devraient nous faire un prix de gros !
Imhotep regarda sa mère d’un air choqué.
— Crois-tu qu’il y a là sujet à plaisanteries ?
— Mais la vie tout entière est une plaisanterie, Imhotep, et c’est la mort qui rit la dernière ! Ne te le rappelle-t-on pas aux jours de fête, quand on te dit : « Bois, mange et sois heureux, car tu mourras demain ! » ?… Pour nous, c’est on ne peut plus vrai ! Toute la question est de savoir qui mourra demain !
— Tu dis des choses terribles ! Que peut-on faire ?
— Avant tout, répondit Esa, ne faire confiance à personne ! C’est essentiel. Je répète : à personne. Henet se mit à pleurnicher.
— Pourquoi me regardes-tu en disant cela ?… Si quelqu’un est digne de confiance, c’est bien moi ! Je l’ai prouvé pendant des années. Ne l’écoute pas, Imhotep !
Imhotep entreprit de la rassurer.
— Allons, ma bonne Henet !… Bien sûr, je te fais confiance !… Je sais très bien que tu m’es profondément dévouée…
— Justement, dit Esa, tu n’en sais rien. Personne de nous ne sait rien. C’est là le danger !
— Alors, tu m’accuses ? demanda Henet entre deux sanglots.
— Je ne peux pas t’accuser ! Je ne sais rien et je n’ai pas de preuves. Je n’ai que des soupçons…
Imhotep regarda sa mère bien en face.
— Des soupçons ?… Contre qui !
— J’en ai eu d’abord sur une première personne, puis sur une seconde et, enfin, sur une troisième. Je serai franche. Au début, j’ai soupçonné Ipy. Il est mort, donc je me trompais. Ensuite, j’ai soupçonné une autre personne, mais le jour même de la mort d’Ipy, une troisième idée m’est venue…
Elle s’interrompit.
— Kameni et Hori, reprit-elle, sont-ils dans la maison ? Fais-les chercher et fais également appeler Renisenb, Kait et Yahmose. J’ai des choses à dire que je veux que tout le monde entende.